Les ingrédients d’un album transformateur

Un album ne réinvente pas un genre sur un coup de dés. Il y a nécessité d’un contexte, d’une urgence dans l’époque, et, plus que tout, d’un.e artiste prêt à franchir la ligne. Quelques marqueurs essentiels :

  • Innovation sonore : rupture ou hybridation inédite ?
  • Élan générationnel : un disque qui parle à (et pour) son temps
  • Puissance d’inspiration : donner envie de s’engouffrer dans la brèche ouverte
  • Soutien du milieu & écho médiatique : un phénomène viral, porté ou combattu, qui décuple la portée

Exemple probant : impossible d’ignorer comment Billie Eilish (When We All Fall Asleep, Where Do We Go?) a ouvert la pop à l’expérimentation lo-fi, mêlant ASMR et notes de bedroom.

Indie Rock : Vers la (re)conquête ?

Boygenius, la suite du miracle ?

Le trio Boygenius – Phoebe Bridgers, Julien Baker, Lucy Dacus – a frappé si fort en 2023 que chaque rumeur de nouvel album affole la planète indie. Dans les tiroirs : un projet encore plus expérimental, flirtant avec l’industriel et le spoken word, dont quelques bribes apparaissent lors de leurs concerts. Si la rumeur se confirme (Pitchfork, décembre 2023), l’impact pourrait être triple :

  • Ramener le format “supergroup” dans l’ère post-genre, loin des clichés clichés à la Velvet
  • Faire dialoguer les intimités folk et les orages alternatifs, comme le suggère Bridgers dans The Guardian (février 2024)
  • Relancer le goût pour l’album concept narratif, trop souvent laissé de côté.

Shame et l’insolence post-punk revisitée

Les Anglais de Shame n’ont cessé de bousculer le post-punk. Pour 2024, leur prochain long format promet (selon NME, mars 2024) un virage vers l’afrobeat, en incorporant percussions live et collaborations avec des producteurs nigérians. L’effet domino pourrait être décisif :

  • Montée d’une nouvelle vague “punk global”, connectée aux rythmes du Sud
  • Réconciliation des scènes rock et dance, à la manière de Bloc Party 2005 version 2.0

Soul & Neo-Soul : mutation ou renaissance ?

Sault : l’ovni qui redessine la soul politique

Impossible de dire à quoi ressemblera exactement le prochain SAULT – collectif anglais anonyme porté par le génial Inflo (déjà derrière Little Simz, Michael Kiwanuka, Adele…). Mais chaque parution (trois albums en 2022, rien en 2023) a réveillé la contestation et la transe, mêlant gospel, afro beat, funk et spoken word. Si l’album annoncé pour fin 2024 voit le jour, voici les possibles secousses (The FADER, janvier 2024) :

  • Accélération de la soul “insurrectionnelle”, déconnectée des circuits mainstream
  • Explosion du format “album-feuilleton” : de multiples chapitres, des formats éclatés, et des auditeurs pris par la main dans un récit collectif
  • Montée en puissance de la scène UK alternatif sur le marché US

Email mortel : Inflo est aussi derrière le nouveau disque de Michael Kiwanuka prévu cette année – double dose d’influences à surveiller.

Yaya Bey : la soul américaine en friction

Après l’organiques “Remember Your North Star” (2022), la new-yorkaise Yaya Bey tease un album qui, selon NPR (février 2024), va “déboulonner les frontières R&B / jazz / hip-hop et caribéennes”, usant d’une narration hyper-personnelle. Aux États-Unis, la soul contemporaine manque encore d’un manifeste noir et féminin contemporain ; Yaya pourrait amorcer ce basculement, au-delà du paradigme Solange.

Folk : le grand écart de la tradition et de l’avant-garde

Aoife O’Donovan : la tradition folktronica ?

Les fans de folk aguerris scrutent le retour de l’Américaine Aoife O’Donovan, figure respectée des circuits bluegrass. Son prochain projet, annoncé à moitié solo / à moitié collaboratif avec Sam Amidon, mêle synthèses analogiques, cordes douces et field recording. Pitchfork (avril 2024) parle d’un “Pont entre Radiohead période In Rainbows et Gillian Welch”. Si le public suit, on pourrait voir naître une nouvelle micro-tendance : le folk électronique rural, inspirant déjà des producteurs en Écosse et au Canada.

Bill Ryder-Jones : introspection orchestrale

L’ex-The Coral, Bill Ryder-Jones, prépare un nouvel album qui, selon Mojo (mars 2024), met les orchestrations avant la guitare, évoquant la délicatesse d’un Sufjan Stevens. Ce choix pourrait marquer un retour du “grandeur folk”, épique et émotionnel, en opposition au minimalisme dominant. À surveiller aussi côté chiffres : après l’explosion du “bedroom folk” sur Spotify (+164% d'écoutes sur les playlists “folk introspective” depuis 2020 d’après le rapport Spotify Wrapped 2023), le public semble mûr pour un contre-courant orchestral, plus ample et légèrement rétro.

Électronique : frontières abolies ?

Batu : hybridations en vue

Batu, activiste de la scène bass UK, prépare un premier album long format qui, d’après Resident Advisor (janvier 2024), s’annonce comme une “colle” entre la techno brumeuse et le grime le plus brut. Cette juxtaposition pourrait ouvrir la porte à toute une génération de producteur.rices refusant le carcan des genres classiques :

  • Vers une club culture “trans-genre” ?
  • Déferlante de nouveaux collectifs “DIY techno-grime”

Romy (The xx) : pop queer et dance de demain

Avec un second album annoncé, Romy pourrait passer d’enfant prodige de la mélancolie à pionnière d’une dance-pop radicalement queer. Fort du succès de son premier LP solo, elle invite cette fois autant d’artistes des scènes ballroom et rave européenne que de vétérans du songwriting britannique (voir les collaborations annoncées par Mixmag, mars 2024). L’attente est forte : dernier single clippé à près de 11 millions de vues en deux mois. Si cet opus s’affirme, on devrait assister à l’émancipation de toute une nouvelle pop de club, où la vulnérabilité est brandie comme force – un contrepoint à l’euphoriant commercial et l’électronique “background”.

Jazz alternatif : la jeune garde en embuscade

Sons of Kemet, round 2 ?

Depuis la mise en pause du collectif jazz Sons of Kemet, le saxophoniste Shabaka Hutchings avait laissé flotter le doute. Or, les dernières rumeurs (Jazzwise, mars 2024) disent possible un nouveau disque, cette fois centré sur les collaborations internationales : clave cubain, percussions maghrébines, guests brésiliens. Ces croisements pourraient reprendre le flambeau de Kamasi Washington, mais le porter ailleurs – relançant un jazz mutant, non plus new-yorkais mais mondial, dans la lignée des grandes mutations de l’afrojazz. Spotify signale une croissance de +28% d’écoutes “jazz crossover” sur l’année 2023.

Quand les attentes déjouent les prévisions

L’attente construit la légende : elle crée une tension électrique, celle qui précède l’orage. Mais une sortie ne garantit pas le raz-de-marée : qui aurait parié sur l’impact international de “Black Pumas” ou l’éclosion tardive de Khruangbin ? Tant de disques destinés à électriser un genre s’essoufflent face à l’indifférence du public. Mais là est toute la magie : un album, c’est aussi l’art de la surprise, du coup d’audace. 2024 s’annonce riche en tentatives, en croisements, en surgissements – ceux-là même qui, l’air de rien, redessinent des continents musicaux.

Rendez-vous à la prochaine secousse. Et, qui sait, autant tomber sous le charme d’un disque passé sous le radar que d’un bulldozer annoncé… Les ondes sont ouvertes, alors que la saison s’annonce orageuse et aventureuse à souhait.

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