Avant la vague Bowie, Londres cherchait son identité

1971. Dans les rues de Londres, les lampadaires brillaient sur les vestiges du Swinging London, mais la ville cherchait son nouveau souffle. On pouvait croiser des mods en veston, des rockeurs à cheveux longs, des freaks échappés de Ladbroke Grove… Mais quelque chose mijotait. Si la décennie avait débuté sur les riffs des Beatles et des Stones, elle avait soif de mutation. Les visages familiers s’estompaient sur les trottoirs, laissant place à une jeunesse qui voulait des héros à leur image, changeants et irrévérencieux.

Pourquoi "Hunky Dory" déstabilise et rallume la ville

Voici que débarque David Bowie, un artiste qui n’a pas peur de convoquer l’art du camouflage, l'étrangeté comme arme, le genre fluide et métamorphosé. Avec “Hunky Dory”, Bowie lâche un album qui va exploser la porcelaine des habitudes, en lévitant entre folk, pop baroque, touches glam et méditations grinçantes. Mais pourquoi ce disque est-il resté tellement lié à l’identité londonienne des seventies, jusqu’à devenir son emblème ? Pour saisir cette fusion, il faut écouter les rues autant que les sillons.

La genèse de "Hunky Dory" : entre démos de grenier et studio de légende

Quand David Jones débarque en 1971 aux studios Trident, il n’est pas (encore) la star démiurge qui inventera Ziggy. Bowiemania reste à écrire. Il a cependant déjà quelques armes secrètes. Derrière la console, Ken Scott – l’homme qui a immortalisé les Beatles sur “White Album” – s’installe. A la guitare, la grâce ondulée de Mick Ronson. Aux claviers, Rick Wakeman, futur Yes, avec ses doigts de fée venus du Royal College of Music.

Sur “Life On Mars?”, Wakeman enregistre en une prise son intro désormais mythique. Plus tard, il avoue à la BBC avoir été payé… 9 livres sterling pour la session. L’alchimie immédiate du groupe donne l’impression d’une bande de potes jouant pour la beauté du geste, là où la plupart des albums de l’époque sont conçus comme des machines à tubes.

Et Bowie ? Il arrive souvent avec des morceaux déjà terminés dans sa tête. Parfois, il improvise en studio, notant sur des feuilles volantes, testant des arpèges étranges. La légende veut que certains morceaux, comme “Quicksand”, aient été répétés la veille, en secret, pour surprendre les musiciens eux-mêmes.

Des textes-miroirs du grand Londres en mutation

Difficile de ne pas voir Londres partout dans les paroles de “Hunky Dory”. La capitale, c’est celle des immigrés, des punks embryonnaires, du T-Rex de Marc Bolan qui traîne dans les bars de Soho. Bowie mélange tout ce chaos dans ses textes :

  • Dans “Queen Bitch”, l’énergie brute évoque le Velvet Underground (Bowie leur rend hommage), mais résonne aussi avec les clubs homo-friendly de King’s Road – là où la nuit londonienne s’invente une liberté queer.
  • Sur “Changes”, Bowie pose la question de l’identité mouvante, BTQ+ avant l’heure, écho direct à l’explosion de la scène alternative et drag de Carnaby Street. L’hymne deviendra, ironie du sort, une bande-son de la jeunesse en rupture avec la tradition brit-pop.
  • Et puis il y a “Kooks”, inspiré par la naissance de son fils Duncan. Le morceau, à la fois simple et décalé, parle au Londres familial mais déjanté, entre les murs humides de Brixton et les jardins sauvages de Hampstead.

Bowie cite la littérature, l’art moderne, le rock US, Andy Warhol. L’album parle des transformations, des faux-semblants, des rêves écrasés : tout ce qui fait vibrer une ville qui doute et recommence sans fin.

Des influences venues des marges… et de Londres même

“Hunky Dory” ne s’invente pas dans un bocal. L’album capture l’air du temps, mais injecte aussi toutes les influences croisées à Londres au fil de la fin des sixties. Parmi celles-ci :

  • Le folk britannique venu de Donovan, Bert Jansch, Nick Drake, omniprésent sur “Song for Bob Dylan”, “Quicksand” et “The Bewlay Brothers”.
  • Le glam en gestation : Bowie fréquente Marc Bolan (T. Rex) et Roxy Music dans les pubs de Hammersmith, s’imprègne de cette pulsion à casser les normes et à oser le strass.
  • La scène art rock londonienne, qui émerge dans des caves comme le Marquee Club ou le Roundhouse. Bowie y puise l’audace scénique, la théâtralité qui explosera avec Ziggy, mais s’annonce déjà sur “Hunky Dory”.

Londres est alors un vortex créatif. Bowie le traverse, l’absorbe, le rediffuse sous forme de mélodies métamorphosées et de paroles visionnaires.

Londres dans la fabrique du disque : anecdotes d’un laboratoire urbain

Parmi les petites histoires qui illustrent l’osmose de “Hunky Dory” avec son décor, impossible de ne pas citer la pochette. Inspirée d’un cliché de Marlene Dietrich, le portrait photo a été réalisé dans un petit studio de South Kensington par Brian Ward. Au tirage d’origine, l’image semblait délavée, mystique, entre la station Brixton et un rêve d’Hollywood. La capitale britannique, sur la pochette comme dans les sons, se mire, se tord, se met en scène.

Quelques chiffres pour élargir la focale :

  • La première édition de l’album se vend à moins de 10 000 exemplaires à sa sortie (source : The Guardian). Il faudra le succès de “Ziggy Stardust”, moins d’un an plus tard, pour booster les ventes.
  • Le morceau “Life On Mars?” entre dans le Top 3 britannique en 1973, deux ans après la sortie de “Hunky Dory” (source : Official Charts UK), preuve que Londres met parfois du temps à embrasser sa propre légende.
  • En 2017, “Hunky Dory” est élu meilleur album de Bowie par le NME, devant même “Low” ou “Ziggy Stardust”, un signe de reconnaissance tardif, mais massif.

Londres, un peu comme Bowie, reconnaît parfois ses prophètes après coup. Mais pour ceux qui arpentaient les salles d’Earl’s Court ou les caves de Soho, “Hunky Dory” était déjà la bande-son du présent.

“Hunky Dory” : l’amplificateur de la scène alternative londonienne

Pourquoi l’album reste-t-il, plus de cinquante ans plus tard, indissociable de cette scène ? Pour plusieurs raisons – souvent subtiles, parfois fulgurantes :

  1. Il inspire les groupes du post-punk à la britpop : The Smiths, Blur, Suede citent tous “Hunky Dory” comme un coup de foudre. Morrissey parle de “Quicksand” comme d’une épiphanie adolescente (Rolling Stone).
  2. Il dessine la bande-son du Londres queer et nocturne : les clubs du quartier de Soho lui rendent hommage depuis les années 80, mixant “Queen Bitch” ou “Changes” à chaque occasion.
  3. Il défend l’ouverture, le mélange : le disque symbolise le refus de choisir un camp, de s’enfermer dans un style. Au royaume des genres hybrides, Bowie fait figure de démiurge dans une ville qui adore brouiller les pistes.

En presque 40 minutes, “Hunky Dory” dessine une cartographie sonore où chaque Londoniens – excentrique, rêveur, introverti – peut reconnaître son reflet déguisé.

L’écho de “Hunky Dory” sur la ville : une onde encore vivante

De nos jours, impossible de marcher dans les rues de Camden ou de Dalston sans croiser l’ombre d’un Bowie, excentricité en bandoulière. “Hunky Dory” ne s’est pas fossilisé dans la nostalgie : c’est l’album qui chuchote à l’oreille des jeunes diggeurs, repérés chez Rough Trade ou Phonica Records, tout comme chez les artistes qui font les beaux jours de la scène londonienne actuelle (coucou Arlo Parks ou King Krule).

Son influence ne se mesure pas au nombre de disques vendus ou aux classements – même si, entre nous, le disque a tout raflé après 1972. “Hunky Dory” incarne cette versatilité, cette tension créative et cette capacité à bousculer les normes qui font sans cesse battre le cœur musical de Londres.

Dans une ville où tout le monde change d’apparence en un clin d’œil, Bowie et son disque-épiphanie restent le guide imprévisible d’un Londres chaméléon. On y réécoute “Oh! You Pretty Things” et, dans la lumière floue d’un matin brumeux, on jurerait que la ville fredonne avec lui.

  • Sources : The Guardian, BBC, NME, Rolling Stone, Official Charts UK

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