Label soul : histoire, fonctionnement et repères pour écouter
Qu’est-ce qu’un label soul ? Un label soul est une structure qui produit, finance, distribue et fait connaître des enregistrements associés à la soul. Le terme peut d...
Il existe des disques-séismes, qui fissurent le paysage, déplacent les lignes et font éclore des paysages inattendus. “Blue”, le quatrième album de Joni Mitchell, sorti le 22 juin 1971, est de ceux-là. Un album devenu code source de la folk, dont les échos traversent les décennies, imprègnent l’écriture, la production, la sincérité, et les vibrations émotionnelles de la scène actuelle.
En 2020, Rolling Stone place “Blue” à la 3ᵉ place de son classement des 500 plus grands albums de tous les temps. Rien que ça ! Pas mal pour un disque intime, enregistré à Los Angeles, entre deux ruptures, dont l’autrice assure, six ans après sa sortie, “J’étais à nu. Un peu trop, même.” (NPR)
Mais qu’est-ce qui rend “Blue” si “important” au point de traverser les styles, d’inspirer Elton John, James Blake, Brandi Carlile, Phoebe Bridgers, Sufjan Stevens ou Laura Marling ? Voyons pourquoi son héritage, loin d’être figé au musée, vibre toujours de façon sidérante dans la scène folk et au-delà.
Avant “Blue”, la folk était déjà portée par de grandes voix. Dylan, Baez, Cohen avaient ouvert la route, mais jamais, jamais, un album n’avait emmené l’auditeur aussi près de la faille personnelle. “J’ai enlevé tout ce que je pouvais masquer”, dira Mitchell. Résultat : 10 titres, 36 minutes d’un carnet de bord lyrique et fragile, où chaque chanson est un extrait du journal de Joni. On n’écoute pas “Blue”, on s’y faufile comme dans la chambre d’une amie qui pleure ou qui rêve à voix haute.
Avant “Blue”, la fragilité était suspecte. Après “Blue”, elle devient objet sonore, preuve de courage, moteur d’inspiration de toute la scène “bedroom folk” et de l’emo-folk actuelle.
Ce n’est pas (seulement) un album pour pleurer dans l’herbe. “Blue” déroute aussi par ses accords inventifs, son écriture en dentelle, ses ouvertures harmoniques inédites. Mitchell y triture le dulcimer, réinvente la guitare accordée à sa sauce, court-circuite les schémas couplet-refrain traditionnels.
Ce travail de compositeur inspirera ensuite Paul Simon, Nick Drake et toute la vague folk-jazz californienne — jusqu’à Moses Sumney ou Bon Iver, qui reprendra “A Case of You” en live régulièrement.
L’influence de “Blue” ne s’arrête pas aux 70’s. L’album est régulièrement cité par :
Chaque génération d’artistes indie considère “Blue” comme une boussole émotionnelle et narrative. Pour preuve : l’album a été samplé, repris, re-cité plus de 200 fois selon WhoSampled. Une filiation vivante.
Critiquer la société patriarcale tout en jouant avec les codes masculins du songwriting ? Aborder la maternité, la dépression, le voyage… tout cela avec une indépendance crue, chez Reprise Records, à une époque où les femmes artistes restent sur la touche ? “Blue” a défriché le terrain pour toute une scène féminine et pour les outsider de la folk.
“Blue” casse la barrière entre confession et ambition, et pose les bases de l’indie féminin, du folk queer, de la pop introspective. Un album qui donne la permission à tous les autres de s’exprimer sans crainte du ridicule.
Écouter “Blue” aujourd’hui, c’est percevoir la vibration initiale de Billie Marten, Lorde, Lucy Dacus, Big Thief, ou encore Alvvays. La démarche autobiographique, le grain vocal à vif, les accords nouveaux pratiqués par Joni, tout cela continue d’irriguer la folk contemporaine, mais aussi les terrains voisins : bedroom pop, indie, néo-classicisme de Sufjan Stevens, folk-R’n’B de Moses Sumney.
“Blue” ne s’est jamais contenté d’être un totem pour esthètes ou une influence lointaine. C’est un album-aimant, qui attire vers lui les songwriters en quête de sincérité, les producteurs tentés par l’épure, les diggers fascinés par le récit de soi, et tous ceux, artistes comme auditeurs, qui cherchent à faire vibrer l’intime dans le collectif.
Plus d’un demi-siècle après sa sortie, “Blue” brille d’une lumière qui fait fleurir de nouveaux paysages sonores, relie les générations, inspire l’écriture et la fragilité assumée. Il a, définitivement, façonné la scène folk contemporaine, non pas par nostalgie, mais par une capacité intacte à émouvoir, surprendre, et réinventer. On n’écoute pas “Blue” frontalement, on s’y plonge – et parfois, on y reste.
La folk a changé de visage, mais “Blue” reste la palette – et le ciel – de bien des artistes d’aujourd’hui. Écoutez-le à nouveau : il bat comme un cœur neuf.