Label soul : histoire, fonctionnement et repères pour écouter
Qu’est-ce qu’un label soul ? Un label soul est une structure qui produit, finance, distribue et fait connaître des enregistrements associés à la soul. Le terme peut d...
Quand les premières notes de "What’s Going On" s’élèvent, on n’écoute pas simplement un album. On pénètre dans le cœur battant d’une nation au bord de la rupture. Le 21 mai 1971, Marvin Gaye dévoile un disque qui s’ouvre comme une prière et s’achève comme un manifeste. Derrière la douceur des arrangements, il y a la rage rentrée d’une génération brisée par la guerre, hantée par la discrimination, avide de sens, étranglée de doutes.
1971, ce n’est pas une année ordinaire. C’est l’Amérique de l’après-assassinat de Martin Luther King et Bobby Kennedy, l’Amérique de Nixon, de la désillusion du Vietnam, l’Amérique où la contestation grandit dans les rues, sur les campus, dans les quartiers. À Detroit, l’épicentre Motown vibre encore des émeutes de 1967. Marvin Gaye, pilier du label jusqu’alors adepte de la romance et des tubes radiophoniques, ose l’improbable : transformer la soul en miroir politique, intime et collectif.
L’histoire de "What’s Going On", c’est d’abord celle d’un homme à la croisée des chemins. Marvin Gaye vient de perdre son partenaire sur scène Tomas Terrell, son amie Tammi Terrell s’éteint en 1970 d’une tumeur au cerveau. Il se retire, doute, songe à la NFL plutôt qu’à la musique. Puis un déclic : l’écoute de conversations ponctuées par les lettres de son frère Frankie, rentré du Vietnam, et les récits de flics, d’amis, de gamins témoins de la misère urbaine. Tout fusionne.
C’est Renaldo "Obie" Benson, des Four Tops, qui apporte à Gaye l’étincelle originelle. Ensemble, ils transforment une simple protest-song en méditation sensuelle et viscérale. Motown, d’abord réticent face au parti pris social, plie. Berry Gordy, le boss, qualifie le titre de "single le pire jamais entendu" avant d’être pris de court par le succès foudroyant du morceau – plus de 100 000 exemplaires écoulés dès la première semaine, une entrée dans le top 10 du Billboard (Source : Rolling Stone, 2012).
Si l’album frappe fort, c’est qu’il capte un instantané de l’Amérique des années 70. Ce n’est pas qu’un disque social. C’est un disque qui épouse les fractures, les élans, la mélancolie et la colère d’une époque.
La violence policière explose littéralement dans le refrain de "What’s Going On". On est trois ans après l’assassinat de Fred Hampton, leader des Black Panthers, sept ans après le Civil Rights Act de 1964, mais la police, dans les ghettos de Detroit, fait toujours peur. La chanson dialogue avec un air d’insouciance : elle danse, mais elle pleure.
Musicalement, "What’s Going On" casse les codes Motown. Ici, pas de frontière nette entre tube et concept-album. Les pistes s’enchaînent en fondu, façon vinyle où les morceaux sont cousus entre eux. Chœurs gospel, percussions organiques, accents de jazz – James Jamerson, le magicien de la basse électrique, joue littéralement allongé sur le sol, une bouteille de whisky vide à ses côtés (voir Standing in the Shadows of Motown).
L’album fait taire Motown et conquiert la critique – une première. Il atteint la deuxième place du Billboard 200, reste 53 semaines dans le classement. Entre 1971 et 1972, il s’écoule à plus de deux millions d’exemplaires rien qu’aux États-Unis (RIAA).
Mais "What’s Going On" ne s’est pas arrêté à la soul. Il a déteint sur la pop, le hip-hop, le jazz contemporain. Lauryn Hill, D’Angelo, Kendrick Lamar… Impossible de ne pas sentir l’ombre de Marvin planer sur "To Pimp A Butterfly" ou "Black Messiah". La revue Rolling Stone classera l’album N°1 de son classement des 500 plus grands albums de tous les temps en 2020.
Les émeutes antiracistes, la défiance envers la police, la crise climatique… Rien n’a vraiment changé, et tout a changé. "What’s Going On" reste à la fois cousu d’histoires personnelles et taillé pour l’universel. La douceur de son groove cache une exigence tranchante : regarder son époque en face, sans fards, dans le chaos comme dans la tendresse.
En 1971, Marvin Gaye a donné une bande-son à une nation secouée et, à travers elle, écrit la bande-son de toutes nos urgences, toutes nos quêtes de sens. Alors, la prochaine fois que tu poses l’aiguille sur la première plage du disque, tends l’oreille… et imagine toujours : qu’est-ce qui, aujourd’hui, nous fait dire, nous aussi, "What’s Going On ?"
Sources : Rolling Stone, NPR, RIAA, US Census Bureau, BBC, documentaire Standing in the Shadows of Motown