Introduction : Quand Sheffield rencontre New York dans un groove à six cordes

Il y a des groupes que l’on découvre à l’adolescence, les yeux tout ébahis d’avoir entrecroisé la foudre et la tendresse. Arctic Monkeys, The Strokes : deux noms qui claquent comme des éclairs sur la ligne d’horizon du rock indé. Débarqués sur la scène mondiale à six ans d’intervalle — The Strokes en 2001 avec le sismique Is This It, Arctic Monkeys en 2006 avec leur coup d’éclat Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not — ces bandes de gamins désabusés n’ont pas seulement redonné des couleurs à la guitare : ils l’ont fait vivre, danser et transpirer.

Les comparer, c’est intrigant. C’est l’Angleterre et sa grisaille électrique face à New York et sa nuit insomniaque. Pourtant, à bien creuser dans les sillons, se cachent mille histoires communes. Des influences, des méthodes DIY, de la coolitude insolente — mais aussi des divergences franches, comme deux routes qui se croisent puis repartent chacune à leur fréquence.

De la Genèse à l’Explosion : Le coup de poing sur la scène rock

Les débuts : Entre canettes de bières tièdes et riffs acérés

  • The Strokes se forment à la fin des années 1990 à New York. En 2001, leur premier album Is This It débarque comme un coup de massue. Selon Rolling Stone, cet opus a été désigné meilleur album de la décennie 2000 par NME et classé 8ème du Top 100 de Pitchfork (sources : NME, Pitchfork).
  • Arctic Monkeys voient le jour à Sheffield. Leur ascension fulgurante doit beaucoup à MySpace : ils explosent sans maison de disques, grâce aux partages viraux de démos par leurs fans. À la sortie de leur premier album, ils réalisent la meilleure vente hebdomadaire de l’histoire du Royaume-Uni pour un premier album avec 363 735 exemplaires écoulés en une semaine (The Guardian).

La révolution tient dans cette énergie juvénile et urbaine, brute, qui bouscule une scène alors en crise d’identité. Les médias multiplient d’ailleurs les “sauveurs du rock” comme s’il fallait à tout prix ranimer quelque chose. Ces groupes le font, non pas par intention mais par sincérité, ce qui les relie.

DIY : La chambre comme premier studio

  • The Strokes sont célèbres pour avoir produit leurs premières démos dans le studio du père d’Albert Hammond Jr., dans un esprit de débrouille. Le son sale et spontané, c’est le B.A.-ba du groupe, inspiré par Television ou The Velvet Underground.
  • Arctic Monkeys portent le flambeau du Do It Yourself des années 2000 grâce à la magie d’internet. Ils sont parmi les premiers à réussir cette bascule : la réputation se fait en ligne, non plus dans les backrooms enfumés de petits clubs. Leurs paroles griffonnées entre les cours sur des cartons de fast-food cristallisent l’énergie et l’humour local.

Esthétiques et influences : la coolitude à deux accents

Une esthétique sonore : Entre sécheresse et groove mythique

  • The Strokes affichent un son sec, droit au but, porté par la voix nonchalante de Julian Casablancas, saturée de fuzz. Les influences sont évidentes : le post-punk londonien (The Clash), le garage (The Sonics). Ils le résument parfaitement : “faire danser la ville dans un bar crade à East Village” (interview NPR, 2002).
  • Les Arctic Monkeys préfèrent une immédiateté presque nerveuse, des riffs percutants et un phrasé anglais qui tire du côté du spoken word – dans la tradition de Pulp ou The Streets. Alex Turner cite John Cooper Clarke comme influence poétique majeure, et l’écoute attentive des morceaux le confirme.

Côté image, The Strokes s’amusent à incarner une élégance rock désœuvrée, quelque part entre les Ramones et la Nouvelle Vague. Les Arctic Monkeys, eux, jouent la carte du mec du nord, anorak sur le dos et baskets élimées, jusqu’à leur virage plus cinématographique (coucou AM et Tranquility Base Hotel & Casino).

Des influences partagées, mais digérées autrement

Certes, tous deux picorent dans le même garde-manger : du Velvet, du punk anglais, une dose de Smiths ou de Libertines. Mais la recette varie :

  • The Strokes mélangent sens de la mélodie pop et urgence new-yorkaise. Albert Hammond Jr. a raconté au Guardian être fasciné par la pop anglaise des années 1980 (notamment Elvis Costello), preuve que les influences voyagent dans les deux sens.
  • Les Monkeys, même s’ils affichent la “coolitude” strockienne, puisent dans une veine bien plus réaliste, héritée des ballades urbaines britonnes. Turner, souvent comparé à un chroniqueur social façon Ray Davies, combine l’absurde et le prosaïque dans ses textes.

Écriture et paroles : voix d’une génération

Analyses lyriques : Théâtre new-yorkais contre poésie banlieusarde

Chez The Strokes, on retrouve une écriture léchée, subtilement détachée. Les mots claquent comme des slogans, à l’image du refrain de “Hard to Explain”. La narration épouse la monotonie des rues new-yorkaises : on est dans le spleen urbain, l’ennui au cœur de la fête. Casablancas l’avouera sur Q Magazine : “je voulais écrire comme Lou Reed”.

Face à cela, Arctic Monkeys frappent par leur truculence : “I Bet You Look Good On The Dancefloor”, c’est le verbe qui virevolte, la punchline qui dérape sur le dancefloor. Les lyrics sont saturés d’imagination banlieusarde, celle qui évoque le kebab froid au petit matin et le dernier bus loupé rue de l’Aubette.

Des thèmes générationnels

  • La jeunesse désabusée : deux univers qui racontent le dimanche gris après la fête, les peines de cœur, le cycle métro-boulot-soirée (écouter “Reptilia” ou “When The Sun Goes Down”).
  • L’ironie et le second degré : L’humour des Arctic Monkeys, souvent invisible de prime abord, fait le sel de leur écriture (“Fake Tales of San Francisco”). Même principe pour The Strokes, mais dans l’auto-dérision post-moderne (“12:51”).
  • Les relations et le spleen amoureux : Une dimension commune, abordée de façon laconique ou poétique.

Son, studio et innovations techniques

Prises de risques et choix de production

  • Is This It est enregistré en quinze jours dans un petit studio new-yorkais pour 15 000 dollars — un budget dérisoire à l’époque. Producteur star : Gordon Raphael, qui laisse volontairement toutes les aspérités, bruits de médiator et saturations dans le mix (source : NME, 2011).
  • Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not est mis en boîte par Jim Abbiss, déjà connu pour ses travaux avec Kasabian. Le choix du tempo — souvent très élevé — donne une nervosité adolescente au disque. La batterie, captée “live” dans une petite pièce, accentue le côté brut et direct (“The View From The Afternoon”).

Évolution sonore : deux laboratoires ouverts

Le parcours des deux groupes diverge ensuite :

  • The Strokes explorent progressivement des arrangements plus électroniques et synthétiques (Angles, Comedown Machine). Même s’ils restent attachés à leurs racines, l’utilisation de synthétiseurs montre une volonté de ne pas s’enfermer.
  • Les Arctic Monkeys, avec Humbug (produit par Josh Homme de Queens of the Stone Age), puis AM et Tranquility Base Hotel & Casino, réinventent leur son. De la pop psyché à la soul lancinante, ils osent les métamorphoses – réussites critiques et publiques à la clé (l’album AM, sorti en 2013, est certifié 4x Platine au Royaume-Uni, source BPI).

Scènes et public : deux magnétiques messies indé

Un souffle générationnel : Des salles bondées aux festivals mondiaux

La trajectoire scénique des deux groupes résume bien leur position de phares pour une génération :

  • The Strokes sont propulsés grâce à leurs concerts mythiques au Mercury Lounge ou au CBGB à New York, puis leur passage au Reading Festival 2002 (où ils remplacent The Libertines en urne de dernière minute) est resté dans les annales.
  • Arctic Monkeys explosent en 2005 lors de leurs premiers concerts à Londres. Leur passage à Glastonbury en 2007 — bien que jeunes et à peine éprouvés sous les spotlights — marque une génération. Ils remplissent désormais les stades partout dans le monde.

Populations et ancrage culturel

  • Les fans de The Strokes sont souvent issus de la classe branchée new-yorkaise, étudiant l’art ou la littérature, arborant le perfecto et le jean slim.
  • L’auditoire d’Arctic Monkeys est plus vaste et transgénérationnel au Royaume-Uni, touchant autant les kids de Sheffield que les quadras nostalgiques. Selon une étude Spotify en 2018, “Do I Wanna Know?” compte plus de 1,5 milliard de streams, confirmant l’impact mondial du groupe (The Manual).

Résonance et héritage : la trace dans le sillage indé

Influence sur la scène internationale

  • The Strokes donnent le “la” de la vague rock des années 2000. Après eux surgissent Franz Ferdinand, The Killers ou Interpol, souvent qualifiés de “Strokes-like” (source : The Guardian).
  • Arctic Monkeys ouvrent la voie à une nouvelle scène anglaise désinhibée : The Libertines, Bloc Party, mais aussi, plus tard, les revivalistes de la pop urbaine (Sam Fender, Sports Team) qui saluent leur honnêteté et leur énergie.

Anecdotes et points de contact directs

  • Lorsqu’on demande à Alex Turner de citer ses albums préférés, Is This It revient systématiquement. En 2018, lors du Primavera Sound, Alexa Turner et Julian Casablancas échangent d’ailleurs backstage sur leurs méthodes de travail (source : reportages Divers).
  • The Strokes et Arctic Monkeys partagent plusieurs têtes d'affiche des plus grands festivals (Glastonbury, Lollapalooza), comme un symbole de passage de relai entre deux générations.

Au-delà des échos : deux routes, une légende indé toujours vivace

La magie de The Strokes et d’Arctic Monkeys, c’est leur manière d’incarner et de dépasser les références. On les a dit cousins marketing, mais ce sont deux météores qui, tout en creusant leurs sillons propres, ont flambé une même époque. L’urgence et le groove débraillé de New York, l’acidité et la lucidité de Sheffield : chacun porte sa ville dans ses poches arrière, mais tous deux filent le même trajet dans les veines de ceux pour qui la musique vaut bien le détour d’une vie.

Leurs héritiers, de la scène indé qui grésille sous vos oreilles à la pop qui ose encore la guitare rêche, continuent de marcher dans leurs pas, toujours à la recherche de cette étincelle primitive. Tant que les riffs transpercent la nuit, ces deux univers garderont leur magnétisme transgénérationnel — et c’est tant mieux pour nos tympans.

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